Depuis le 1er mai, date à laquelle la guerre a été déclarée officiellement terminée par le président Bush, 51 militaires ont été tués, dont 16 lors d'affrontements.
Le Monde
19 juin 2003
Par Rémy OurdanMohammed Salah exhibe sa chemise blanche tachée de sang. "Le sang de nos martyrs!", hurle-t-il, "le sang du peuple d'Irak !" Une clameur s'élève. "Bush assassin ! Bush assassin !" La foule avance, recule. Les GI pointent les canons de leurs fusils vers les manifestants, puis les redressent vers le ciel. Alors la foule revient. Un homme se prosterne sur le sol et jette une poignée de poussière en l'air. "Notre terre d'Irak !, crie-t-il, la terre d'Irak appartient aux Irakiens, pas aux Américains." Il y a quelques jours, l'un des nombreux journaux qui ont vu le jour à Bagdad depuis la fin de la guerre annonçait que l'administrateur américain Paul Bremer, qui a ordonné la fermeture du ministère irakien de la défense, prévoyait de verser une première indemnité de 50 dollars aux soldats au chômage.
Le problème est que, faute d'informations, ces journaux publient chaque matin une sorte de résumé des rumeurs de la ville. Convaincus que M. Bremer ne peut pas mettre 400 000 familles de militaires sur la paille du jour au lendemain, et que l'heure de la paie est arrivée, 300 hommes se présentent, mercredi 18 juin, devant la porte du palais de la République, le palais de Saddam Hussein devenu le quartier général des forces américaines à Bagdad. Là, un officier ahuri leur conseille de revenir "dans deux ou trois jours" s'enquérir de nouvelles fraîches.
Les soldats démobilisés sont furieux. Certains insultent les GI en faction. La tension monte. Lorsqu'un convoi américain se présente devant le palais, forcé de traverser la foule pour rentrer à sa base, il est encerclé. "Ils ont jeté des cailloux sur nos soldats", affirme le commandant Scott Slaten. "Nous avons juste brandi des cailloux", estime Mohammed Salah. Le débat sur le bris de glace n'est pas clos.
Ce qui est néanmoins certain est qu'un premier soldat américain, une femme, prend peur. Elle tire des sommations. Presque aussitôt après, un autre soldat vise la foule. Deux hommes s'effondrent : l'un est tué sur le coup, l'autre gravement blessé. Il décédera plus tard. Leurs camarades les emmènent de l'autre côté de l'avenue, à l'ombre d'un arbre. Puis, constatant leur état, les ramènent aux soldats américains, afin qu'ils soient soignés. Ceux-ci les transportent immédiatement à l'hôpital militaire du palais de la République.
Incompréhension totale
Les incidents opposant les soldats américains à des Irakiens, armés ou désarmés, sont dorénavant quotidiens. Et souvent meurtriers. Sur les 51 militaires décédés en Irak depuis que George W. Bush a déclaré officiellement la fin de la guerre, le 1er mai, 16 ont été tués lors d'affrontements avec la population ou sont tombés sous les balles de fedayins. Une heure après les tirs du palais de la République, un GI a été tué et un autre blessé, alors qu'ils étaient en faction devant une station-service du quartier sud de Dora. Une voiture s'est approchée lentement des Américains par-derrière, vitres ouvertes, et un homme les a mitraillés avant de prendre la fuite.Ces deux incidents ne seraient pas liés l'un à l'autre, vu le laps de temps très réduit qui les sépare. Pour l'armée américaine, les GI ont ouvert le feu "en état de légitime défense".Comme l'avait confié le commandant Slaten peu après que le calme fut revenu aux abords du palais : "Un caillou, ça peut faire très mal, vous savez..."
L'incompréhension paraît totale. Sous Saddam Hussein, l'armée irakienne totalisait près de 10 % de la population. Aujourd'hui, ces hommes ne parviennent pas à concevoir que les Américains, après une guerre aisément gagnée, "punissent" les soldats et leurs familles en supprimant salaires et pensions. Les manifestants n'étaient certes que 300 devant ce qu'ils ont rebaptisé "le palais de Bremer",mais le mécontentement grandit à l'égard des forces américaines. "Nous étions l'armée de l'Irak, pas l'armée de Saddam,dit Mohammed Salah, qui ajoute : 90 % de ces hommes n'ont pas combattu les Américains." Lui si. L'homme à la chemise tachée de sang était officier de la garde républicaine spéciale, la force d'élite placée sous le commandement direct de Qoussaï, le fils aîné de Saddam Hussein. Il affirme avoir combattu à Dora, peu après la chute de l'aéroport. "Puis nous avons très vite cessé le combat. Nous avons offert Bagdad aux Américains. Nous n'avons pas défendu Saddam. Est-ce ainsi que les Etats-Unis nous remercient ?"
Le prix du sang
Certains des camarades de Mohammed ne peuvent tout de même réprimer un sourire... Parmi les manifestants, certains affirment que les GI vont devoir payer "l'exécution" de leurs deux amis du prix du sang. "La nuit prochaine ou dans trois jours, n'importe quand, nous allons revenir et abattre certains des gardes du palais, promet Ahmed. Nos camarades seront vengés. L'armée américaine doit quitter l'Irak !"Que Bagdad, saisie par la torpeur estivale, veuille surtout retrouver le calme n'est pas la préoccupation de ces hommes. Pour eux, l'important est l'humiliation de l'occupation du pays, l'humiliation du chômage, de l'électricité qui n'est pas rétablie, du gamin qui pleure sans l'air conditionné, de la nourriture qui vient à manquer. "Attention", prévient Mohammed. "Un homme trop humilié peut devenir dangereux..."